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Frère Christian

Frère Luc

Frère Christophe

Frère Michel

Frère Bruno

Frère Célestin

Frère Paul

8 mai 2026 - TIBHIRINE, LIEU DE PARTAGE ET D’ECOUTE (Conférence de Fr Yves aux journées de la culture cistercienne)


Chers frères et sœurs, chers amis de Cîteaux et de ces journées cisterciennes,
Merci de m’avoir permis de participer à vos journées
Permettez-moi d’essayer, en quelques minutes, de vous plonger dans le quotidien du Monastère de Tibhirine en 2026, soit 10 ans après notre arrivée là-bas.


Le 15 Août 2016, la Communauté d Chemin Neuf arrive donc au monastère de Tibhirine pour prendre le relais de celui qui, pendant 15 ans, a conservé et entretenu ce monastère, le jardinier de Tibhirine, P Jean-Marie LASSAUSSE et de ceux qui, durant des périodes plus ou moins longues, l’ont assisté. Avec Youcef et Samir, salariés depuis 1999, nous continuons l’entretien du verger et ils nous permettront de tisser les premiers liens avec nos voisins du hameau.
En effet, au nom des moines, Mgr Paul Desfarges, archevêque d’Alger, nous confie la mission de redonner une vie régulière de prière à ce lieu, d’entretenir l’ensemble des 14 hectares, bâtiments et verger/potager avec environ 1 200arbres fruitiers, ainsi que d’accueillir les personnes qui frappent à la porte pour se recueillir sur les tombes, pour visiter les lieux, et pour répondre à leurs questions.

C’est à la troisième demande de l’archevêché d’Alger que la Communauté du Chemin Neuf accepte cette mission, mission tout à fait nouvelle pour nous qui sommes surtout engagés dans le dialogue œcuménique, et l’unité de la personne par l’accompagnement des couples et des jeunes, dans la spiritualité ignacienne. Mais notre modeste présence en Egypte, au Liban et en Israël nous donnait déjà des occasions de rencontre qui dépassaient un peu l’œcuménisme. Toutefois dans ces 3 pays, le christianisme fait partie intégrante et reconnue de la vie sociale, même si le quotidien n’est pas toujours facile.
En Algérie, nous arrivions directement à 90km d’Alger, à 1000 m d’altitude dans la montagne de l’Atlas et à quelques km d’une des plus anciennes et des plus traditionnalistes villes d’Algérie, Médéa.
Après le drame de Mai 1996, au milieu des terribles années de grande souffrance de tout le peuple algérien, après l’essai de réimplanter la vie monastique par fr Amédée et quelques frères volontaires sous la responsabilité du fr Jean-Claude de ce monastère de Cîteaux, après les 15 années portées par P. Jean-Marie Lassausse, nous prenions le relai ce 15 Août 2016.
Au Conseil de Communauté, notre fondateur, P Laurent Fabre disait qu’il avait lu que fr Christian aimait bien cette phrase de Lacordaire : « Je ne cherche pas à convaincre d’erreur mon adversaire, mais à m’unir à lui dans une vérité plus haute ». Il ajoutait qu’il s’agit de mieux comprendre et d’approfondir le sens et la réalité de l’Eglise de la Rencontre’’ et du Ribat Es Salam, le lien de la Paix.
Priant à Tibhirine le 13 mars 2017, Laurent écrivait :’’le testament spirituel de Christian est certainement le plus beau message d’Amour, de Pardon, d’Espérance et de Foi du siècle dernier.’’ Il continuait : ‘’ dans la logique de mon engagement à la non-violence durant la guerre de libération de l’Algérie, j’ai rendez-vous ici, moi aussi, avec ma communauté du Chemin Neuf, dont la vocation essentielle est justement de construire des ponts et des chemins d’unité.’

4 Frères et Soeurs arrivent à partir du 15 Août 2016, l’acclimatation et l’inculturation ne sont pas faciles, mais tout de suite ils s’aperçoivent que des visiteurs viennent régulièrement du lundi au samedi, algériens à 95% ou étrangers résidents ou de passage.
Si après 1996, ce sont surtout les voisins qui viennent, le film ‘’ des hommes et des dieux’’, à partir de 2010, augmente et diversifie les visiteurs et c’est à partir de 2016/2017 qu’avec les réseaux sociaux, avec la joie pour les algériens de retrouver la possibilité de voyager en toute sécurité, le nombre de visiteurs augmente. Et l’accueil devient une mission à temps ‘’complet’’ pour 1, puis 2 d’entre nous. Et c’est pour cela qu’en juin 2017, P Laurent me demande de les rejoindre. Dans les semaines précédant la fermeture liée au Covid, il pouvait y avoir plus de 400 visiteurs le vendredi, jour du repos. Cela devenait ingérable par l’impossibilité de rencontre personnelle. A la reprise des visites, nous avons donc décidé de fermer le vendredi en plus du dimanche.

Quelques jours après mon arrivée, un samedi matin, je fais ma première visite avec 4 jeunes d’Alger. Tout se passe bien, ils sont attentifs et à la fin, 3 discutent entre eux et le 4ème est silencieux, proche de moi et me dit tout simplement : ‘’ tu sais, c’est difficile’’. Je lui demande : ‘’Tu peux me dire pourquoi tu dis cela ?’’ Il me répond : ’’ Eh bien, pendant les années noires, mes parents habitaient à Blida, je faisais mes études à Alger et chaque fois que je prenais un transport collectif pour rentrer chez moi ou retourner à Alger, je n’étais jamais sûr d’arriver, ce n’était que cars incendiés, voitures retournées, cadavres sur le bord des 50 km de route….. et je n’arrive pas à oublier ces images. C’est dur, c’est trop dur !’’
J’ai tout de suite compris qu’il était un peu soulagé d’avoir pu enfin exprimer ce qu’il n’avait peut-être jamais osé dire à qui que ce soit. Et là j’ai reçu ma mission, notre mission à Tibhirine : accueillir les souffrances silencieuses de tous ceux qui ont eu à souffrir dans leur corps, mais surtout dans leur cœur, des années tragiques. Accueillir les souffrances silencieuses de beaucoup, accueillir les souffrances exprimées par certains. J’ai beaucoup prié pour lui et il n’est jamais sorti de ma mémoire.
Peu de temps après, durant l’Adoration du St Sacrement, j’ai eu clairement la vision du Buisson Ardent. Comme l’a très souvent évoqué St Charles de Foucauld, par notre présence, Jésus-Eucharistie est présent en ce lieu, Buisson Ardent. Il est présent pour tous ceux qui entrent dans ce monastère et pour ceux qui vivent à nos alentours. Et je n’ai, nous n’avons qu’à enlever nos chaussures et ouvrir la porte.
Devant d’autres algériens, la souffrance des visiteurs s’exprime très peu ou très discrètement : ‘’ que nous ne vivions plus jamais cela, que Dieu nous protège du malheur, … ‘’ Car il y a eu la loi de l’oubli votée sous le président Bouteflika : après avoir dispensé de toutes poursuites judiciaires les terroristes qui rendaient les armes et reprenaient leur place dans la vie ordinaire, la loi a décidé le silence total sur les événements des années noires sous peine de sanctions pour ceux qui n’accepteraient pas les repentis…. Il faut OUBLIER … Mais peut-on oublier lorsque l’on croise chaque jour le voisin qui a massacré l’un ou l’autre membre de votre famille ? Si cette loi a permis de ramener une paix sociale, elle n’est pas une démarche de pardon et la souffrance reste dans le cœur.
En aparté, il n’est pas rare que l’un ou l’autre visiteur nous confie sa souffrance, surtout au moment où nous quittons le cimetière après avoir évoqué et expliqué le testament de fr Christian.

Ce sont tous ces visiteurs qui nous disent : il n’y a pas eu une famille qui n’ait pas été meurtrie durant ces années, mais nous avons tous sans exception été horrifiés par ce qui a été fait à des moines, à des hommes de Dieu, dont le Coran dit qu’on doit les respecter….
Si le plus connu des moines à l’étranger est le Bx fr Christian; en Algérie, celui qui est le plus gardé en mémoire bien au-delà de notre région de Médéa, c’est le médecin, le Bx fr convers Luc, ‘’Frélou’’, qui, en 50 ans – 1946 à 1996 – a soigné gratuitement et écouté inlassablement les misères d’une population très pauvre, dans une région très aride et toujours sans beaucoup de développement social. Il n’est presque pas de jours où l’un ou l’autre visiteur ne déclare fièrement : Frélou m’a soigné, il a soigné, mon père ou ma mère, ou un membre de ma famille. Il y a une mémoire et un respect bien vivants de fr Luc.


Peu après son arrivée au monastère, Fr Christian, second à l’hôtellerie, écrit à l’un de ses correspondants qu’il est étonné parce que c’est toujours au même endroit, devant la porte de l’hôtellerie, que les personnes, visiteurs d’un moment ou accueillis, disent :’’ qu’est-ce qu’on est bien ici, c’est vraiment un lieu de paix’’. Cette lecture que j’ai faite quelques mois après mon arrivée à Tibhirine m’a frappé parce que c’est exactement au même endroit, et actuellement en 2026, que les visiteurs, ayant écouté l’évocation des moines dans le narthex, ayant regardé l’église actuelle aménagée en 1970/1971, disent ‘’c’est paisible, on est bien’’ en entamant, devant l’hôtellerie, la visite du jardin qui conduit jusqu’au cimetière.


Qui sont les visiteurs actuels ?
L’Algérie ayant fait le choix de limiter le tourisme extérieur, les visiteurs sont à plus de 95% algériens et essentiellement musulmans.
Ils sont de tous âges et, actuellement, nous constatons une forte augmentation des jeunes générations avides de connaître des événements de l’histoire de leur pays et fortement désireux de rentrer dans un lieu chrétien et de dialoguer avec des chrétiens. Cela étonne parfois les visiteurs plus âgés qui nous demandent ce que viennent faire ces jeunes et sont étonnés de notre réponse : ils veulent connaître leur pays et son histoire.
La vie quotidienne des moines, leur façon de prier, pourquoi le silence, la différence moine/ religieux/ prêtre, le célibat et la chasteté, la différence cathédrale, église, chapelle, basilique, notre manière de prier, l’ingil et les 4 évangiles, Jésus fils de Dieu, Marie, la Trinité, la fin du monde et le retour de Jésus, les différences entre catholiques, orthodoxes et protestants, nos positions durant la prière, nos habits (beaucoup rêveraient de se photographier à côté d’une sœur avec coule et grand voile !! ... mais nos sœurs sont en blue-jean pour travailler au jardin!) A travers ses questions, nous sommes étonnés du nombre d’algériens, au pays ou en France qui regardent les émissions religieuses, et particulièrement la Messe, à la Télévision le dimanche matin…
Les questions plus délicates portent sur notre vision du prophète Mohamed, sur la passion et la mort de Jésus et sur la falsification des écritures. Dans la grande majorité des cas, il y a désir de connaissance et donc d’écoute dans toutes ces questions. Il nous faut aussi une écoute attentive de l’autre et une grande délicatesse dans l’expression.
Il ne nous est pas facile d’accepter, lorsque nous évoquons tel ou tel passage de l’Histoire sainte, tel prophète, tel événement de la vie de Jésus, d’accepter de nous entendre dire : ‘’ mais c’est le Coran cela ! ‘’ Et les uns sont perplexes, d’autres admiratifs ou étonnés. On leur a appris que nos anciens ont falsifié l’Evangile, l’Ingil’’, mais ils réalisent que l’essentiel y est présent. C’est parfois la base de beaux échanges, et on peut penser qu’à leur retour chez eux, certains visiteurs auront bien des choses à méditer. Le sens religieux des musulmans nous impressionne toujours.


L’importance de la langue :
J’ai dit que nous constations une augmentation importante des étudiants et jeunes adultes parmi nos visiteurs : cela n’est pas sans lien avec la mise en place d’une vidéo de 15 mn en arabe algérien que nous avons réalisée grâce à un donateur, ancien d’Algérie, qui en a financé la réalisation, les moyens de diffusion, ainsi que la version sous-titrée en langue arabe du film ‘’Des hommes et des dieux’’.
Il y a 3 ans, j’avais repéré 2 jeunes hommes d’une bonne 20aine d’années qui venaient tous les 3 à 4 mois pour la visite, ils ne comprenaient absolument pas le français, et, comme ils venaient toujours un jour d’affluence, je ne pouvais pas prendre un peu de temps avec eux et je les voyais repartir, déçus. Un après-midi calme, où je recevais un couple algérien avec leur jeune fils, nous discutons et le monsieur me dit qu’il est professeur et qu’il aime beaucoup son métier. A ce moment arrivent nos 2 jeunes et je lui demande de leur traduire la visite, ce qu’il fait avec beaucoup d’application et en prenant tout son temps. A la fin, je vois les 2 quitter le monastère avec les yeux pétillants de joie. Et le monsieur me dit : depuis longtemps, ils avaient un profond désir de comprendre Tibhirine et ils repartaient toujours déçus. Aujourd’hui ils ont rendu grâce à Dieu et sont heureux. Je ne les ai jamais revus.
Mais cela m’a beaucoup marqué, car beaucoup des jeunes générations, dans notre région de Médéa, n’ont jamais appris le français et nous-mêmes ne sommes pas capables de tenir une visite entièrement en arabe algérien, même si certains sont capables d’évoquer les mots clés. Cela nous a aidé pour décider la mise en place de cette vidéo et le moyen de la financer nous est arrivé providentiellement !
Les jeunes sœurs qui arrivent maintenant suivent assidument des cours d’arabe algérien par zoom avec leur enseignante à Alger et nous en voyons les fruits.

Dernier mot concernant les jeunes : Les premières années de notre présence, nous avions de nombreuses visites d’étudiants des Facultés de Médéa, de Blida, d’Alger venant dans le cadre universitaire ou dans des cadres associatifs. Actuellement il semble que les autorisations de transport que doivent demander les autocaristes soient souvent refusées ! Il en est de même pour les écoles…
Cela nous peine beaucoup, car c’est bien avec les jeunes, souvent bousculés par tout ce qu’ils peuvent voir et entendre sur les réseaux sociaux que le dialogue, dans le respect et l’écoute, est important. ‘’ Apprendre à s’écouter pour vivre ensemble’’ cela était et reste encore le maitre mot du Bx fr Christian.

Ils viennent de toutes les régions du pays qui est très vaste : ils n’hésitent pas à se lever de très bonne heure pour faire l’aller-retour dans la journée, comme ces 2 étudiants d’Oran qui sont à la porte à 10h du matin et me disent qu’ils se sont levés à 2h et qu’ils repartent à Oran tout de suite après.
Comme cette famille, père, mère et 2 filles de 14 et 12 ans qui ont pris leur voiture à minuit pour venir de Laghouat, dans le sud, et y repartir ensuite.
Nous sommes étonnés de la détermination de nos visiteurs à venir, j’ai parfois l’impression qu’une force intérieure les conduit avec conviction :
En 2017, un jour où j’ouvre la porte à 15h, je vois un chauffeur descendre rapidement de son camion et me dire ‘’ je viens visiter, j’habite à Bejaïa, tous les mois, je fais une livraison à un client de Médéa et je regrettais de ne jamais pouvoir visiter Tibhirine. Alors aujourd’hui, en arrivant chez le client, je lui ai dit : tu m’amènes d’abord visiter Tibhirine et on déchargera le camion après… Il était heureux !!
Nous sentons souvent cette conviction au travers de réflexions des visiteurs et cela m’a particulièrement frappé ce 26 Mars dernier, veille du 30ème anniversaire de l’enlèvement. Nous avons reçu plus de 180 visiteurs ce jour-là. Aucun n’avait fait la relation entre leur visite et ce 26, mais j’étais frappé par le nombre de ceux qui, à la sortie, nous disaient : ‘’ cela faisait longtemps, parfois 2 ou 3 ans, qu’ils envisageaient une visite, mais ce matin, la détermination était là.’’
Le lundi suivant, à l’ouverture à 10h, ce sont deux jeunes d’à peine 20 ans qui sont à la porte. Ils sont très intéressés et attentifs. Je leur demande comment ils ont eu l’idée de visiter : ‘’ nous avons lu et entendu beaucoup de choses sur Tibhirine sur les réseaux sociaux. Alors on a décidé de venir pour nous faire notre idée. Merci, nous sommes très heureux d’être venus.’’.
Les algériens de l’étranger sont aussi nombreux à venir durant les vacances ou à l’occasion des grandes fêtes familiales. Ils nous apportent le bonjour de toutes les régions de France, de beaucoup de pays du monde. Ils sont souvent les entraineurs de leurs familles restées en Algérie. Beaucoup pense que Tibhirine est un musée et sont étonnés d’être accueillis par des français et une polonaise. Ils nous disent souvent leur joie d’être ainsi accueillis chez eux et nous remercient pour ce trait d’union que nous sommes.
De très nombreux algériens nous quittent en disant qu’ils sont heureux que nous soyons là, que c’est important pour eux et qu’il faut absolument rester.
Nos visiteurs sont de tous les milieux sociaux, ils viennent par leurs propres moyens, par les transports en commun ou, le samedi matin surtout – congé hebdomadaire – avec des organisateurs de voyages qui proposent une matinée de visite et ensuite pique-nique dans la région. Ce peut être 6 à 7 cars de 20 à 40 personnes qui arrivent le samedi matin ou début d’après-midi. Avec les visiteurs individuels, il n’est pas rare d’accueillir plus de 350 visiteurs le samedi.
En semaine, il n’est pas rare de recevoir des groupes de 2, 3, 4 ou 5 hommes qui, à la fin de la visite, nous disent : ‘’ on reviendra avec la famille’’ et effectivement, ils reviennent dans les jours ou les semaines suivantes avec femme et enfants. Il faut être prudent, savoir où on s’engage !!


Il n’est pas toujours évident, selon sa formation, pour un musulman d’entrer dans un lieu chrétien ; on inculque parfois des idées terrifiantes aux jeunes sur les démons qui rôdent autour des lieux chrétiens… Et nous pouvons parfois voir quelques visiteurs marquer une hésitation en passant la porte d’entrée dans le jardin et parfois rester à la porte du Narthex où commence la visite avec l’évocation de la vie des moines et la présentation des 7 bienheureux. Puis la curiosité, l’attention à ce que nous disons, le désir de prendre des photos prennent le dessus et tout le monde se retrouve à l’intérieur. Et ensuite devant l’hôtellerie, au lieu déjà mentionné par fr Christian, nous entendons le classique ‘’ qu’est ce qu’on est bien ici, c’est paisible’’.


Les visiteurs non algériens sont, bien sûr, peu nombreux. Les uns sont résidents en Algérie par ascendance ou par leur travail, d’autres obtiennent un visa touristique et passent à Tibhirine entre le Nord et le Sud de l’Algérie. Certains y passent dans le cadre de pèlerinages sur les pas de St Augustin ou de St Charles de Foucauld et peuvent rester 24 à 36h dans notre hôtellerie.
Notre hôtellerie accueille à titre individuel, en communauté ou en groupe ceux qui veulent prendre un temps de retraite en silence, en premier lieu les prêtres, religieux et religieuses. Le monastère reste ce lieu de prière et de silence que le Cardinal Duval a défendu lorsqu’en 1963, l’Ordre envisageait sa fermeture. L’hôtellerie commence à accueillir des algériens, algériennes musulmans, musulmanes désireux de profiter du silence et du retrait du monde pour des périodes de 2 à 4 jours, parfois en silence et jeune total d’inspiration soufie, parfois en mi-temps de travail et de vie fraternelle avec nous. Ces derniers ont souvent besoin d’un temps hors du quotidien pour prendre des décisions personnelles fortes. Nous constatons combien tous nous quittent très heureux de ce temps.


Et nous nous réjouissons d’un nombre non négligeable de membres des corps diplomatiques qui viennent passer un samedi à Tibhirine (ils n’ont pas l’autorisation de loger), temps de détente et de découverte, temps de partages avec nous et entre eux dans un cadre sans protocole.

Et nos voisins immédiats, dans tout cela ? Tibhirine n’est pas un village. Du temps des colons avant l’achat par les moines en 1938, il n’y avait que quelques habitants, gardiens et jardiniers du domaine et des saisonniers venaient d’autres régions pour les gros travaux.
L’arrivée des moines qui mirent en place polyculture et élevage nécessitât l’embauche d’ouvriers permanents, d’où la demande d’un dispensaire à l’arrivée de fr Luc. Durant la guerre de libération, des nomades de la région se stabilisèrent autour du monastère, protection face à l’armée française, il en fut de même durant les années noires. Il y avait moins d’une centaine d’habitants en 1996, tous ayant eu des relations de santé avec fr Luc, ou de travail avec le monastère. Actuellement Tibhirine, c’est plus de 1000 habitants, dont la grande majorité n’a aucune idée de l’histoire du monastère. La vie quotidienne les accapare et nous n’avons de relations qu’à l’occasion des événements familiaux, mariages, décès et des demandes d’aides pour des soins ou un incident ménager. Couscous et soupe du Ramadan, gâteaux de l’Aïd nous sont souvent offerts !
Nous avons des liens réguliers avec ceux qui ont connu les moines : nous les visitons, ils nous visitent. Comme du temps des moines, nous nous retrouvons chaque veille de Noël pour le chocolat chaud et le partage amical qui se terminent par la sonnerie des cloches avant qu’ils ne regagnent leur maison et que nous commencions la messe de Noël.


Voilà, j’ai essayé de vous présenter notre vie à Tibhirine aujourd’hui : il est bien évident que tout ce qui s’y vit, nous dépasse totalement. Chaque matin, nous ne savons pas s’il y aura 30 ou 300 visiteurs, quel type d’échange il y aura, la délicatesse de certains qui nous offrent du pain, du lait caillé, de l’huile d’olive ou des gâteaux maison. Avec Madeleine Delbrel, je dis : ‘’on frappe à la porte, j’y vais vite, car c’est Jésus qui vient’’. Avec le Bx fr Christian, nous nous rappelons que chaque visite est une visitation.
A chaque repas, nous partageons dans la joie et l’admiration l’œuvre du Seigneur en ce lieu.
5 jours par semaine, nous sommes debout, à parler et écouter, partageant la parole avec nos hôtes.
A notre arrivée, nous n’avions aucune idée des moyens dont nous disposerions pour vivre, payer nos salariés et entretenir les lieux. Et en fin de visite, nos visiteurs apprécient confitures, miels, tisanes, ainsi que les broderies artisanales de nos voisines, ce qui nous donne largement les moyens de vivre, d’entretenir les lieux.
A l’office des Laudes, nous aimons chanter : ‘’ un jour nouveau se lève, un jour connu de Toi, Père. Nous l’avons déjà remis entre tes mains tel qu’il sera.’’

Amin ! Hamdulillah !!